Nouveaux OGM : chronologie des manquements de l’État français

source : Inf’OGM / Christophe Noisette 20 juin 2022

Cet article est une présentation chronologique du défaut de mise en œuvre d’un arrêt du Conseil d’État du 7 février 2020. Cet arrêt confirmait que les nouvelles techniques de modification génétique donnaient des OGM soumis aux requis de la directive 2001/18 (évaluation avant mise sur le marché, autorisation, étiquetage, suivi post-commercialisation). Le 13 octobre 2021, le rapporteur public du Conseil d’État, invité à se prononcer sur le retard du gouvernement, a souhaité « en urgence l’avis de la CJUE sur deux nouvelles questions préjudicielles ».

Nouveaux OGM : chronologie des manquements de l'État français

Photo de Djim Loïc

Le 7 février 2020, le Conseil d’État met un point final à plus de cinq ans d’une procédure qui a opposé neuf associations au gouvernement sur certaines techniques de modification génétique par mutagénèse. Le Conseil d’État affirme que la technique de mutagénèse dite « dirigée » et la technique de mutagénèse dite « aléatoire » – appliquée sur des cultures cellulaires in vitro – sont soumises à la réglementation OGM [1].
Il ordonne au gouvernement, « dans un délai de six mois » – donc avant le 7 août 2020 – et après avis du Haut Conseil des biotechnologies, d’établir « la liste limitative des techniques ou méthodes de mutagénèse [dont les produits sont exclus du champ d’application de la réglementation OGM car] traditionnellement [utilisés] pour diverses applications et dont la sécurité est avérée depuis longtemps ». Il ordonne également de lister les variétés OGM inscrites au catalogue sans avoir été explicitement autorisées, « dans un délais de neuf mois« , donc avant le 7 novembre 2020.

Le 6 mai 2020, le gouvernement notifie à la Commission européenne trois projets de textes réglementaires destinés à modifier la législation française sur les OGM et à exclure les variétés GM non déclarées de la liste des variétés autorisées à la commercialisation. 
La Commission et les États membres ont trois mois pour donner leur avis, soit avant le 7 août 2020. 
En l’état, le gouvernement français prévoit de déclarer que les techniques de « mutagénèse aléatoire consistant à soumettre des cellules végétales cultivées in vitro à des agents mutagènes chimiques ou physiques », comme toute mutagénèse dite « dirigée », donnent des OGM réglementés. Il a identifié 96 variétés, contenant un même caractère de tolérance aux herbicides obtenu par une technique donnant des OGM réglementés, inscrites sur le catalogue européen (dont seulement sept sont inscrites sur le catalogue français). Le gouvernement français ne peut radier que les variétés inscrites sur son propre catalogue, pour les autres il peut seulement les interdire sur son territoire [2] [3].

Le 7 juillet 2020, le Haut Conseil des biotechnologies (HCB) confirme la validité juridique du projet de décret destiné à établir la liste des techniques de mutagénèse donnant des OGM non réglementés [4].

Dans les derniers jours avant le 7 août 2020, la Commission européenne et cinq États membres (Danemark, Espagne, Italie, Pays-Bas, et République tchèque) émettent des avis circonstanciés [5] visant à démontrer une incompatibilité entre les textes français et le droit européen, selon l’interprétation de la Commission européenne. Ces avis circonstanciés prolongent la procédure de consultation européenne de 3 mois, soit jusqu’au 7 novembre 2021 [6].

Passé le délai légal du 7 août, le gouvernement n’a toujours pas publié le décret sur les techniques dont les produits sont exclus du champ d’application de la réglementation OGM. 

Le 13 octobre 2020, les neuf organisations à l’origine du recours (n°451264) devant le Conseil d’État font une requête en non exécution de la décision de février 2020 auprès de cette même instance.

Passé le délai légal du 7 novembre, le gouvernement n’a toujours pas publié l’arrêté fixant la liste des variétés devant être retirées du catalogue en l’absence d’autorisation au titre de la réglementation OGM.

Le 21 mars 2021, la section du contentieux du Conseil d’État publie une note qui constate effectivement la non exécution de son arrêt.

Le 14 avril 2021, le Conseil d’État lance une procédure juridictionnelle. Le Premier ministre français a jusqu’au 12 mai 2021 pour répondre au manque d’exécution de la décision. Il ne s’agit pas de statuer à nouveau sur le fond de l’affaire, mais de décider, au vu entre autres des arguments des plaignants et des réponses du gouvernement, s’il impose ou non des pénalités financières à l’État français (astreinte pour non exécution) et leur éventuel montant valable tant que la décision n’aura pas été mise en œuvre.

Le 22 juin 2021, interrogée par Inf’OGM, la FOP, qui représente les producteurs de colza et de tournesol, nous confirme avoir déposé un recours en intervention auprès du Conseil d’État. S’il est déclaré recevable par le Conseil d’État, ce recours pourrait retarder encore l’application de l’arrêt de février 2020.

Le 29 juin 2021, le collectif Objectif Zéro OGM a mandaté le sénateur Joël Labbé pour remettre les 125 000 signatures au gouvernement [7].

Le 15 juillet 2021, finalement, le gouvernement a accepté de rencontrer les représentants du collectif Objectif Zéro OGM. Pour les militants, le gouvernement joue la montre en commandant de multiples rapports. Dans leur communiqué de presse, ils se disent  » sidérés de l’aplomb avec lequel le gouvernement s’installe dans une illégalité de longue durée « .

Le 13 octobre 2021 se tenait l’audience publique du Conseil d’État sur le recours (n°451264) contre le gouvernement pour son retard à appliquer les injonctions du Conseil d’État de février 2020. Le rapporteur public – dont les conclusions seront rendues publiques sous forme écrite avec la décision du Conseil d’État – a préconisé que la CJUE soit saisie de deux questions préjudicielles à traiter dans le cadre d’une procédure accélérée. 
La Confédération Paysanne estime que ce nouveau renvoi à la CJUE alimente la stratégie des entreprises et du ministère de l’Agriculture de « faire durer la procédure le plus longtemps possible tandis qu’ils œuvrent par ailleurs à convaincre le législateur de modifier la loi au nom de laquelle ils ont été condamnés… » [8].

Le 8 novembre 2021, le Conseil d’État a donc suivi l’avis du rapporteur public et a décidé de nouveau de saisir la CJUE pour clarifier l’étendue de la réglementation OGM et préciser ceux qui ne peuvent bénéficier de l’exemption prévue par la directive 2001/18 [9]. Il a aussi constaté que l’État français n’avait pas exécuté les injonctions de sa décision de février 2020 et condamné ce dernier à agir sous astreinte dans un délai de trois mois.

Le 20 avril 2022, la section du rapport et des études (SRE) du Conseil d’État, en charge du suivi de l’exécution des décisions de justice, a estimé que la première injonction au gouvernement avait été exécutée et a considéré que le délai laissé au gouvernement pour la deuxième injonction n’était expiré [10].

Le 20 juin 2022, s’est tenue, à la CJUE, l’audience publique suite aux questions préjudicielles que lui avait posées le Conseil d’État par sa décision du 8 novembre 2021. La CJUE rendra sa décision le 27 octobre 2022. [11].

OGM NON TRANSGÉNIQUE MUTAGÉNÈSE DROIT PROCÈS FRANCE

SOMMAIRE : Actualités
← Matériel hétérogène biologique : encore des questions en suspensBioéthique et esprit de la loi : des garde-fous bien fragiles →

[1Inf’OGM« OGM : le Conseil d’État suit les organisations contre le gouvernement »Zoé JACQUINOT, 10 février 2020

[2Inf’OGM« France – Des OGM autorisés… bientôt interdits »Eric MEUNIER, 26 mai 2020

[3Inf’OGM« Comment radier une variété « nouvel OGM » du catalogue ? »Frédéric PRAT, 31 juillet 2020

[4Inf’OGM« Nouveaux OGM : le HCB valide le projet de décret »Eric MEUNIER, 23 juillet 2020

[5Avis circonstancié de la Commission européenne relatif aux projets de décrets et arrêté français portant sur la modification de la liste des techniques d’obtention d’OGM ayant fait l’objet d’une utilisation traditionnelle sans inconvénient avéré pour la santé publique ou l’environnement, et modifiant le Catalogue officiel des espèces et variétés français

[6Inf’OGM« Nouveaux OGM : la Commission européenne veut bloquer la France »Eric MEUNIER, 20 octobre 2020

[7Inf’OGM« Une pétition pour arrêter la « deuxième vague » des OGM »Christophe NOISETTE, 23 mars 2021

[8] Confédération paysanne, « Conseil d’État : le rapporteur public renvoie la patate chaude des OGM cachés à la justice européenne », 13 octobre 2021

[9Inf’OGM« OGM non transgéniques – La justice européenne à nouveau saisie »Charlotte KRINKEEric MEUNIER, 17 novembre 2021

[10Inf’OGM« OGM : Le Conseil d’Etat valide à mi-mot l’inaction du gouvernement »Christophe NOISETTE, 20 avril 2022

[11] Communiqué de presse de la Confédération paysanne : « La justice européenne convoque une nouvelle audience sur les OGM ce 20 juin », 16 juin 2022

Énergie : un traité international climaticide résiste encore et toujours

Méconnu, le Traité international sur la charte de l’énergie permet aux entreprises des énergies fossiles d’attaquer en justice les pays agissant contre le réchauffement climatique.

(source : Reporterre/Justine Guitton-Boussion – 23 juin 2022)

Il est longtemps resté dans l’ombre, tel un pacte secret dont l’opinion publique n’avait pas connaissance. Il sort peu à peu de l’anonymat depuis quelques jours : le Traité international sur la charte de l’énergie. Cet accord, méconnu de la majorité de la population, est pourtant un texte très puissant. Il empêche la transition écologique mondiale.

Des négociations sont en cours pour le réviser, et tenter de parvenir à un accord politique le 24 juin. Les organisations écologistes réclament quant à elles un retrait de l’Union européenne de ce traité. Reporterre vous résume la situation en quatre points.

1- Qu’est-ce que le Traité international sur la charte de l’énergie ?

On peine à y croire tellement cela paraît gros. Le Traité international sur la charte de l’énergie permet aux compagnies pétrolières et gazières de porter plainte contre les États qui menacent leurs intérêts financiers. Et donc, par extension, contre les pays qui mettent en place des politiques de lutte contre le réchauffement climatique. Ces procès ne sont pas menés au sein de tribunaux classiques, mais en toute discrétion, devant des tribunaux d’arbitrage privés.

Le traité international — surnommé « TCE » — est entré en vigueur en 1998. Il est actuellement signé par cinquante-deux pays, ainsi que par l’Union européenne (UE) en tant qu’organisation internationale.

« Le traité a été créé au moment de la chute du mur de Berlin et du bloc soviétique, pour essayer de sécuriser les approvisionnements de l’UE dans le domaine de l’énergie », rappelle Mathilde Dupré, codirectrice de l’Institut Veblen. D’où l’envie de protéger les investissements des compagnies qui exploitaient des gisements de combustibles fossiles, dans des pays jugés peu stables politiquement. « C’est un traité issu du siècle passé, avec des logiques qui sont aujourd’hui dépassées, juge l’économiste Maxime Combes. L’enjeu n’est plus de sécuriser les approvisionnements en énergies fossiles, mais de les réduire. »

Lassées d’être constamment attaquées en justice par des compagnies, la Russie (six poursuites judiciaires) a quitté le traité en 2009, suivie par l’Italie (treize poursuites) en 2016. L’Australie a également pris la porte en 2021.

2- Pourquoi les compagnies attaquent-elles en justice des pays ?

Parce qu’elles ont peur de perdre de l’argent, évidemment. Les Pays-Bas en ont fait les frais récemment, en annonçant en 2019 leur sortie du charbon d’ici à 2030. La compagnie allemande RWE a alors déposé plainte, réclamant une compensation de 1,4 milliard d’euros.

D’autres exemples sont compilés sur le site internet du Traité. Là, on constate que 150 plaintes d’investisseurs ont été déposées contre des États depuis 1998. « Ce ne sont même pas des chiffres exhaustifs, car tous les litiges ne sont pas publics, précise Mathilde Dupré. On sait seulement qu’au 1er décembre 2021, les tribunaux d’arbitrage ont exigé que les États versent au moins 42,8 milliards d’euros aux entreprises. »

C’est donc de l’argent public qui arrive dans les caisses de ces compagnies, pour la seule et unique raison que certains pays tentent de mettre en place des mesures climatiques plus ambitieuses. Le Traité international sur la charte de l’énergie dissuade donc les États de s’engager davantage. En avril, le Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (Giec) a pointé du doigtle traité dans le rapport de son troisième groupe de travail.

Des négociations sont actuellement en cours pour tenter de faire évoluer cet accord, même si les parlementaires et organisations écologistes n’y croient plus.

3- En quoi consistent les négociations actuelles ?

Ces négociations sont loin d’être les premières : nous sommes aujourd’hui dans le quatorzième cycle de discussions. Les compagnies du secteur des énergies fossiles souhaitent élargir le nombre de pays signataires, tandis que l’Union européenne affirme vouloir « rendre compatible » le Traité sur la charte de l’énergie avec l’Accord de Paris.

« Pour changer une seule virgule dans ce traité, il faudrait un vote à l’unanimité de toutes les parties prenantes, indique Yamina Saheb, experte des politiques énergétiques et ancienne responsable de l’unité efficacité énergétique du secrétariat international du TCE. Ce n’est pas possible, parce que le PIB de certains pays dépend de la vente des énergies fossiles. »

Les négociations patinent donc, et sont très opaques pour le monde extérieur. « Les comptes rendus publiés à la suite des réunions sont d’une indigence totale, il n’y a aucune information, déplore Maxime Combes. Les seules infos que nous arrivons à obtenir sont des fuites ou des indiscrétions. »

« Quand on se heurte aux droits acquis des investisseurs privés, on se couche »

Les discussions porteraient actuellement sur l’introduction d’un « mécanisme de flexibilité » : une sorte de traité à la carte, où chaque pays pourrait décider quel investissement il ne veut plus protéger dans le cadre du TCE. « On en est à quatorze négociations et on sait que le résultat ne sera pas à la hauteur, déplore Maxime Combes. On envoie un message au monde économique et à l’opinion publique qui est extrêmement problématique. On dit que la lutte contre le changement climatique est une priorité, mais quand on se heurte aux droits acquis des investisseurs privés, on se couche. C’est proprement scandaleux. »

4- Sortir de ce traité, la solution ?

C’est ce que réclament les organisations écologistes. Ainsi qu’une partie de la population, puisqu’une pétition exigeant le retrait de l’UE et de la France a déjà recueilli plus de 1 million de signatures. « On n’arrive pas à changer ce traité, donc autant en sortir », poursuit Maxime Combes.

La France avait fait un pas dans ce sens-là : quatre ministres avaient adressé une lettre à la Commission européenne en 2020, évoquant « l’option d’un retrait coordonné de l’Union européenne et de ses États membres ». Mais depuis, ni les ministres ni Emmanuel Macron n’ont poussé dans ce sens. « La France n’a pas fait du Traité sur la charte de l’énergie un sujet clé de sa présidence de l’Union européenne, regrette Mathilde Dupré. Ça fait des mois qu’on demande au gouvernement de traiter cette question ! »Mine de charbon de Garzweiler, en Allemagne. Pxhere/CC0

L’hypothèse de l’annonce prochaine d’une sortie coordonnée du traité est donc peu plausible. Alors qu’elle serait la meilleure solution, selon Maxime Combes : « Si les pays de l’Union européenne décidaient collectivement de sortir du traité, il ne serait plus qu’une coquille vide. » Surtout quand on constate que 65 % des plaintes judiciaires concernent des États européens entre eux.

Une clause du traité indique que, même en cas de retrait, les dispositions de l’accord continuent à s’appliquer aux investissements existants pendant encore vingt ans. « Mais les vingt-sept pays de l’UE pourraient reconnaître collectivement que la clause prévue dans le TCE ne sera plus valable et applicable sur le territoire européen », balaye Maxime Combes.

Une dernière réunion de négociation est prévue le 23 juin. Mais, pour le moment, seule la ministre espagnole de la Transition écologique, Teresa Ribera, a exprimé publiquement son envie de voir l’UE se retirer du traité. Un accord politique — quel qu’il soit — doit être annoncé le 24 juin, lors d’une conférence ad hoc sur le traité, qui se tiendra à Bruxelles.

LES POIDS ET LES MESURES….Quand la police tue pour un refus d’obtempérer

paru dans lundimatin#344, le 20 juin 2022

Le 28 février 2017, les députés socialistes (aujourd’hui NUPES) votaient la dernière loi sécuritaire du quinquennat Hollande. Une série d’articles qui étendait à l’ensemble des forces de l’ordre les règles d’ouverture du feu, jusque là dévolues aux gendarmes et qui leur permettaient d’utiliser leur arme de service en cas de refus d’obtempérer. Une autorisation de tirer, – que certains qualifiaient alors de « permis de tuer »-, sur un véhicule en fuite dans la mesure où celui-ci pourrait, selon l’appréciation immédiate du fonctionnaire, mettre en danger sa vie ou celle d’un collègue.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que les policiers en service n’ont pas tardé à faire usage de cette nouvelle liberté (L’IGPN annonce une augmentation de 54% des tirs d’armes à feu sur des véhicules en 2018) [1]

[1] Lors de son bilan d’activité de 2018, l’IGPN rappelait…

 et cela commence à s’ébruiter. Le 24 avril ce sont deux passagers d’une voiture garée à contre sens sur le Pont-Neuf qui sont abattus au fusil d’assaut. Le 4 juin, un véhicule bloqué sur le boulevard Barbès se retrouve criblé de neuf balles par des policiers à vélo. Le conducteur qui avait semble-t-il bu et fumé et qui avait déjà perdu son permis de conduire, aurait tenté d’esquiver le contrôle de police. Il est expédié aux urgences puis en détention provisoire. Quant à sa passagère, elle décède d’une balle dans la tête. Le lendemain, à Vienne, un autre conducteur, sans papier, tente à son tour sa chance pour échapper à un contrôle. Là encore, il termine blessé et hospitalisé. Le 8 juin à Montélimar, un homme mal garé s’enferme dans sa voiture, moteur éteint, pour empêcher la fourrière d’embarquer son véhicule. Devant son refus de sortir, un policier municipal se met à imaginer un délit(-délire) ; et si la voiture démarrait soudainement, fonçait sur lui, ses collègues, les passants ? Il dégaine son arme de service et met en joue le réfractaire. « Le geste est peut-être un peu disproportionné » reconnaîtra un porte parole de la Police Nationale. [2]

[2] « ’Le geste est peut-être un peu disproportionné’,…

.

Cette accumulation de drames dans un laps de temps aussi resséré a suscité une large couverture médiatique. Il s’agit le plus souvent, pour nos confrères journalistes, de retranscrire les éléments de langage des communicants du ministère de l’Intérieur, d’une préfecture ou d’un syndicat de policiers. La personne blessée ou abattue, que ce soit le conducteur ou son passager, ont forcément un petit passif avec la loi qui ne justifie pas mais quelque part explique, pourquoi il a fini à l’hôpital ou à la morgue. Il ne doit surtout pas exister de corrélation entre la loi votée par nos députés en 2017 et cette étrange vague de faits divers.

Nous avons pourtant l’intuition exactement inverse. Ces « incidents » constituent en effet, au-delà des flaques de sang qui sèchent sur le bitume ça et là, d’épineux problèmes métaphysiques et politiques. Il s’agit de prendre toute la mesure du tournant totalitaire lié aux transformations du métier de policier, au cours de ces dernières années. On pense alors à ces films de science-fiction un peu ronflants comme Tenet de Christopher Nolan, dans lequel les balles sont des échos du futur tuant à rebours. Prenons donc la mesure de cette torsion des lois de la physique, introduite par la loi de 2017.

Un conducteur ou une conductrice refuse d’obtempérer : c’est-à-dire de s’arrêter pour un contrôle. Si un policier décide d’ouvrir le feu en sachant qu’il risque de tuer ou blesser les occupants, le conducteur ou la conductrice sera immédiatement accusé, comme par rebond balistique, de tentative d’homicide sur personne dépositaire de l’autorité publique. Le plus souvent, après ralentissement dû à l’enquête, les faits sont requalifiés en simple violence avec arme par destination (une twingo, par exemple). Mais il arrive que la scène se torde parfois davantage lorsque les fonctionnaires de police jugent utile de mentir comme des arracheurs de dents afin de se couvrir. Ce fût notamment le cas à Nantes en juillet 2018, où un CRS finit par admettre « une déclaration qui n’était pas conforme à la vérité » après avoir abattu un jeune homme dans une voiture qui tentait (selon lui) de se soustraire à son contrôle. En mars 2022, c’est un policier qui est mis en examen pour « violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner [sic] » après avoir exécuté à Sevran un automobiliste au volant d’une camionnette présentée dans les médias comme volée [3]

[3] Une plainte pour vol avait été déposée le jour même….

. Mais l’essentiel est là : les policiers peuvent revendiquer leur état de légitime défense lorsqu’ils tuent une jeune femme de 18 ans assise à côté d’un conducteur indiscipliné, ils sont autorisés à faire feu à travers les vitres latérales tout en se trouvant juridiquement sur la trajectoire du véhicule. Curieux effets gravitationnels attachés à une loi non pas physique mais juridico-politique, une espèce de présomption de légitime défense en vertu de laquelle toute désobéissance – et toute critique – de la police constitue une atteinte au corps sacré d’un équipage de police. Ainsi toute balle tirée par un policier finit par trouver sa trajectoire légitime. Et lorsque des doutes subsistent quant à l’enchaînement des faits et à leurs circonstances, on peut compter sur l’humanisme et le discernement des petites machines médiatiques pour monter au créneau : « les policiers ont un métier difficile », « ça leur apprendra à s’arrêter », « leur casier judiciaire est long comme le bras », « ces propos [de Mélenchon] sont outranciers » et même « je serai eux [les parents], ce qui me viendrait à l’esprit, c’est de regretter absolument que ma fille soit rentrée dans cette voiture avant d’incriminer les policiers » (Cnews).

Quand Georges Orwell tentait de nous impressionner en dépeignant des régimes et des procédures proprement totalitaires, il accusait son Big Brother de proférer des affirmations abberrantes telles que « la guerre c’est la paix ». Aujourd’hui, nous entendons en choeur un président, un ministre de l’Intérieur, un syndicat de policiers, des candidats de droite républicaine et d’extrême-droite conspuer leur concurrent occasionnel qui a eu le malheur de formuler l’inacceptable : « la police tue… » ; après que trois agents de police aient abattu une gamine coincée dans une voiture, elle-même coincée dans un embouteillage et cernée par trois fonctionnaires armés. La guerre c’est la paix.

Parallèlement à ce que la loi de 2017 autorise, il y a ce que les méthodes de maintien de l’ordre permettent. Ce que l’usage et la dotation toujours plus grande d’armes « non létales » a produit, c’est la libération et la banalisation d’un geste : dégainer, mettre en joue, tirer. D’un fait divers à l’autre, on passe toujours plus facilement du Taser et du flash-ball au Sig Sauer. Et même si jusqu’aux sociologues radio-diffusés on en atteste : les armes non létales tuent. Les gardiens de la paix aussi. Cette paix faite de morts non tués, par des balles tirées depuis des angles non euclidiens, par des policiers à l’innocence absolue, confrontés à l’ensauvagement de la société et à ses automobilistes toujours enragés. D’un côté, le monde de la police, selon la police, de l’autre, une population qui y voit toujours plus clair à travers le nuage de fumé ou de poudre.

La police tue, pour faire règner un ordre que certains osent appeler leur paix. Et tout le monde ne déteste pas encore la police.

[1] Lors de son bilan d’activité de 2018, l’IGPN rappelait que les tirs d’arme à feu sur des véhicule avaient augmenté de 54% en un an. En cinq ans, « 21 personnes sont tombées sous les balles des forces de l’ordre alors qu’elles tentaient d’échapper à un contrôle ou une interpellation, à bord de leur véhicule. En revanche de 2002 à 2017, nous ne comptons « que » 17 personnes tuées dans les mêmes circonstances. En cinq ans, les forces de l’ordre ont donc abattu davantage de personnes ayant fui les uniformes en véhicules que sur les quinze années précédentes. Alors que la moyenne annuelle de personnes tuées par balles à la suite d’un refus de contrôle était légèrement supérieure à 1 entre 2002 et 2017, elle est passée à plus de 4 sur ces cinq dernières années » (Basta !). En 2020, on recensait 153 tirs sur des « véhicules en mouvement ».

[2] « ’Le geste est peut-être un peu disproportionné’, concède une source à la police nationale […] Une source à la mairie prévoit d’ailleurs ’qu’une formation arrive un peu plus vite que prévu’ » (France Bleu). Le code de la sécurité intérieure est clair. N’importe quel policier peut ouvrir le feu dès lors qu’il considère qu’un refus d’obtempérer « peut porter atteinte à la vie des policiers ou à celle d’autrui ». Commettre un crime pour un empêcher un. La prévention poussée à son extrême. Est-ce que les législateurs s’inspirent de romans de science-fiction comme Minority Report quand ils rédigent leurs articles de loi ?

[3] Une plainte pour vol avait été déposée le jour même. « Jean-Paul avait un différend commercial avec son employeur, qui est un sous-traitant de l’entreprise Amazon et qui refusait de le payer » selon maître Philippe-Henry Honegger, l’un des avocats de la famille.

L’actualité des OGM dans le monde | inf’OGM Mai – Juin 2022 États-Unis – 


Alert’OGMAlert’OGM | L’actualité des OGM dans le monde |
Mai – Juin 2022 États-Unis –


Nouveau lâcher de moustiques OGM malgré une évaluation faible 17 juin 2022 par  Christophe NOISETTE
Le ministère étasunien de l’Environnement a donné son feu vert, en mars 2022, à un nouveau lâcher de moustiques transgéniques stériles de l’entreprise Oxitec dans deux États, la Californie et la Floride. La Floride a donné son accord et les lâchers ont déjà commencé. La Californie, elle, prévoit de donner sa réponse d’ici quelques mois. Le but est de vérifier si de tels moustiques peuvent réellement réduire la population de ce vecteur de maladies comme la dengue et Zika. 
Début mars 2022, un deuxième lâcher de (…)· Lire en ligne : « États-Unis – Nouveau lâcher de moustiques OGM malgré une évaluation faible »


OGM – Les techniques sur cultures cellulaires ne sont pas traditionnelles 10 juin 2022 par  Eric MEUNIER
Depuis 2020, la Commission européenne argumente que la mutagénèse mise en œuvre sur culture de cellules isolées et multipliées in vitro est exempte des requis de la législation sur les OGM. Cette position offre une porte ouverte aux entreprises pour commercialiser des plantes brevetées sans les déclarer OGM. Pourtant, en 1992, la Commission européenne ne considérait pas cette technique comme « traditionnelle ». 
En août 2020, la Commission européenne contestait que les techniques de mutagénèse aléatoire (…)· Lire en ligne : « OGM – Les techniques sur cultures cellulaires ne sont pas traditionnelles »

Blé OGM en Argentine : feu vert pour sa commercialisation7 juin 2022 par Frédéric PRAT 

Au prétexte des tensions actuelles sur le marché du blé, l’Argentine a autorisé, en mai 2022, la commercialisation d’un blé transgénique. Ce blé est censé tolérer un herbicide et certaines conditions de sécheresse. Seule la culture de ce blé avait été autorisée en octobre 2020. Mais sa commercialisation était conditionnée à son autorisation d’importation par le Brésil. C’est désormais le premier blé OGM dans le monde autorisé à la commercialisation, au grand dam des acteurs économiques nationaux et (…)· Lire en ligne : « Blé OGM en Argentine : feu vert pour sa commercialisation »

UE – Vers des dérogations pour l’importation d’OGM ?  2 juin 2022 par  Christophe NOISETTE
Depuis le début de la guerre russo-ukrainienne, un bruit de fond médiatique et politique tente de faire croire qu’il faut « produire plus sans contrainte », abandonner les objectifs environnementaux et développer les OGM, transgéniques ou non. C’est dans ce contexte que les États membres de l’Union européenne se sont réunis début avril 2022. Ont alors été évoqués des allègements possibles de la réglementation européenne en matière d’autorisation des OGM. La guerre serait-elle un alibi pour favoriser le (…)· Lire en ligne : « UE – Vers des dérogations pour l’importation d’OGM ?

»L’œil public sur l’Office européen des brevets 31 mai 2022 par  Denis Meshaka


La fonction première d’un brevet est simple : permettre d’interdire aux tiers d’exploiter son invention ou d’exiger des contreparties financières via des licences. Le processus de délivrance des brevets à l’OEB (Office européen des brevets) reste relativement complexe, voire opaque pour le grand public. Il s’étend aussi sur plusieurs années, ce qui crée une forme d’incertitude concernant la liberté d’exploitation de l’invention par les tiers. Il offre néanmoins quelques possibilités à la société civile de (…)· Lire en ligne : « L’œil public sur l’Office européen des brevets »

Nouveaux OGM : ces décisions qui déplaisent à l’industrie25 mai 2022 par  Charlotte KRINKE

Une minorité d’États dans le monde, économiquement puissants, a décidé d’alléger les règles applicables aux OGM issus des nouvelles techniques de modification génétique. Mais d’autres ont aussi explicitement décidé que ces OGM doivent être soumis à la réglementation OGM. C’est le cas de la Nouvelle-Zélande et de l’Afrique du Sud. Les décisions prises par les gouvernements de ces États font toutefois l’objet de pressions de la part de l’agro-industrie. 
En Afrique du Sud et en Nouvelle-Zélande, les OGM issus des (…)· Lire en ligne : « Nouveaux OGM : ces décisions qui déplaisent à l’industrie »


OGM – Dérogations sur les étiquetages : la DGCCRF s’explique 24 mai 2022 par  Christophe NOISETTE
Dans la suite des perturbations de la Covid, la guerre russo-ukrainienne et les dérèglements climatiques déstabilisent les marchés agroalimentaires, entraînant certaines pénuries. Au delà des crises alimentaires annoncées dans de nombreux pays « en développement », ces pénuries obligent les industriels à remplacer en dernière minute certains ingrédients par d’autres. Du coup, la DGCCRF (Direction générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des fraudes) permet certaines dérogations (…)· Lire en ligne : « OGM – Dérogations sur les étiquetages : la DGCCRF s’explique »

Un saumon nourri aux OGM peut-il être brevetable ?24 mai 2022 par  Denis Meshaka



En février 2022, la division d’opposition de l’Office européen des brevets (OEB) a refusé à l’organisation gouvernementale australienne pour la recherche scientifique, la CSIRO, la délivrance de revendications couvrant un salmonidé présentant un profil particulier de taux d’acides gras. Ce taux a été rendu possible grâce à une alimentation issue, notamment, d’une plante génétiquement modifiée. L’OEB évoque uniquement le défaut d’activité inventive du poisson lui-même, mais ne retient pas les arguments (…)· Lire en ligne : « Un saumon nourri aux OGM peut-il être brevetable ? »Les États se mobilisent fortement sur la numérisation du vivant19 mai 2022 par  Eric MEUNIERL’accès aux données numérisées du vivant continue de faire l’objet de tractations à l’international dont l’enjeu est fondamental. Les séquences génétiques issues d’organismes vivants seront-elles librement accessibles sans accord préalable ni partage des bénéfices ? Ou, comme c’est le cas pour les organismes vivants, les entreprises et les organismes de recherche devront-ils s’accorder avec les pays où vivent ces organismes (donc d’où sont issus leurs génomes) ? Encore imprécis, un système multilatéral aux (…)· Lire en ligne : « Les États se mobilisent fortement sur la numérisation du vivant »Oligonucléotide : modifier génétiquement ou tracer les aliments ?18 mai 2022 par  Eric MEUNIERAspergées sur des aliments, des molécules appelées oligonucléotides pourraient servir de code-barres dans une chaîne de transformation pour en assurer la traçabilité. Paradoxalement, ces petites séquences génétiques que sont les oligonucléotides sont également utilisées pour provoquer des mutations dans des génomes d’organismes vivants. 
Depuis une dizaine d’années, les oligonucléotides synthétisés artificiellement ont fait leur apparition dans le débat sur les OGM. Ils peuvent être utilisés pour modifier (…)· Lire en ligne : « Oligonucléotide : modifier génétiquement ou tracer les aliments ?

»OGM – La xénotransplantation défaillante, voire dangereuse17 mai 2022 par  ChristopheNOISETTE


La mort d’un patient étasunien greffé avec un coeur de porc génétiquement modifié, en mars dernier, ne signifie pas l’arrêt des xénotransplantations, bien au contraire. Les chercheurs se penchent sur les causes probables et testent déjà de nouvelles opérations, y compris sur d’autres organes. 
David Bennett, 57 ans, a été la première personne à se voir implanter un cœur de porc génétiquement modifié (xénotransplantation). L’opération, qui a eu lieu le 7 janvier 2022 au centre médical de l’université du (…)· Lire en ligne : « OGM – La xénotransplantation défaillante, voire dangereuse »

Des ingénieurs agro qui « désertent »12 mai 2022 par  Christophe NOISETTELors de la remise 2022 des diplômes de l’école d’ingénieurs AgroParisTech, un groupe d’élèves, « les agros qui bifurquent », a exprimé son désaccord avec la politique de l’école, qui, selon eux, fait la part belle à l’agro-industrie. Une vidéo au titre éloquent, « Appel à déserter », circule sur Internet. Le 12 mai, AgroParisTech a publié un communiqué de presse pour préciser sa « position ». 
Des élèves de l’école d’ingénieurs AgroParisTech dénoncent « une formation qui pousse globalement à participer aux (…)· Lire en ligne : « Des ingénieurs agro qui « désertent » »

ALLEMAGNE/Glyphosate : un agriculteur condamné pour avoir contaminé des ruches

source : Reporterre/En bref 22 juin 2022

Lien :


C’est une première. Lundi 20 juin, la justice allemande a ordonné à un agriculteur de dédommager un apiculteur dont le miel a été contaminé au glyphosate. Au printemps 2019, l’exploitant agricole avait pulvérisé cet herbicide à proximité des ruches de son voisin, contraignant ce dernier à détruire sa cire et son miel. Le tribunal régional de Francfort-sur-l’Oder, à Brandebourg, a condamné l’agriculteur à verser 14 544 euros de dédommagement à la victime.

La fondation allemande Aurelia, qui milite pour la préservation des abeilles, a qualifié le jugement de « signal précurseur pour l’agriculture et la politique »rapporte La France agricole. Jusqu’à présent, les apiculteurs dont la production était contaminée par des pesticides étaient livrés à eux-mêmes, explique le directeur de la fondation, Thomas Radetzki, dans un communiqué. Le fait que les agriculteurs négligents puissent être tenus responsables des dommages occasionnés par leurs traitements pourraient « réduire [leur] fréquence », espère-t-il.

En 2018, des apiculteurs français avaient eux aussi saisi la justice. Après avoir découvert du glyphosate dans le miel d’un de ses adhérents, le syndicat L’Abeille de l’Aisne avait porté plainte contre Bayer, qui commercialise l’herbicide, pour « administration de substances nuisibles ». Aucun jugement n’a pour le moment été rendu.

LES FEMMES 1ères VICTIMES DES POLLUANTS ET DU MONDE DU TRAVAIL CAPITALISTE & MACHO !!

Le courant écoféministe considère qu’il existe des similitudes et des causes communes entre les systèmes de domination et d’oppression des femmes par les hommes et les systèmes de surexploitation de la nature par les humains2 (entraînant le dérèglement climatique et le saccage des écosystèmes)



1/ source : Basta/Nolwenn Weiler 23 JUIN 2022

« Les atteintes au corps des femmes sont considérées comme secondaires et leurs maux imaginaires »

lien : https://basta.media/Karen-Messing-Les-atteintes-au-corps-des-femmes-sont-considerees-comme-secondaires-et-leurs-maux-imaginaires?var_mode=calcul



2/ source : Reporterre/Emilie Massemin 22 JUIN 2022

L’endométriose, une maladie gynéco boostée par la pollution

&

Endométriose : ces femmes qui tentent de dépolluer leur environnement

lien :

lien : https://reporterre.net/Endometriose-les-femmes-se-tournent-vers-la-medecine-alternative



Ci-dessous les articles


source : Basta/Nolwenn Weiler 23 JUIN 2022

« Les atteintes au corps des femmes sont considérées comme secondaires et leurs maux imaginaires »

Dans un monde du travail pensé par et pour les hommes, les corps des femmes sont singulièrement malmenés et leurs douleurs niées, voire invisibilisées. La biologiste Karen Messing interroge le silence de la recherche sur cet impensé.

Entretien.

Basta! : Dans votre dernier ouvrage « Le deuxième corps », vous expliquez que les problèmes de santé des travailleuses sont peu étudiés, car les risques qu’elles encourent sont souvent considérés secondaires. Le corps des hommes reste l’unité de mesure principale pour étudier la santé, y compris la santé au travail. Pouvez-vous revenir sur cette invisibilité du corps des femmes au travail ?

Karen Messing : L’expression « deuxième corps » renvoie au fait que la conception des espaces, des outils et des équipements de travail a été faite en fonction des corps masculins, qui étaient pendant longtemps les seuls à occuper la plupart des espaces de travail rémunérés. Aujourd’hui encore, sur le marché du travail, le corps des femmes est souvent considéré comme le « deuxième corps » : différent, anormal, inférieur en taille et en force. Dans le monde de la recherche scientifique, les atteintes au corps des femmes ont souvent été considérées comme des problèmes « secondaires ». Le domaine de la santé au travail n’y fait pas exception.

Karen Messing est professeure émérite du département des sciences biologiques de l'université du Québec à Montréal (UQAM).
Karen MessingKaren Messing est professeure émérite du département des sciences biologiques de l’université du Québec à Montréal (UQAM), où elle a cofondé le CINBIOSE (Centre de recherche interdisciplinaire sur le bien-être, la santé, la société et l’environnement). Elle est l’auteure de La santé des travailleuses. La science est-elle aveugle ? (Remue-ménage, 2000) et de Les souffrances invisibles. Pour une science du travail à l’écoute des gens (Écosociété, 2016).

D’un point de vue ergonomique, il n’y a pas beaucoup de données sur le corps des femmes, même les plus élémentaires. Quand je cherchais les dimensions corporelles des os des femmes, je n’ai trouvé que celles de l’armée canadienne, datant de 1998. Je me suis donc retrouvée avec un échantillon atypique, de jeunes femmes blanches, en bonne santé. Cette absence de données invisibilise réellement les femmes. C’est brillamment démontré dans l’ouvrage Les femmes invisibles de Caroline Criado Perez, qui relève que les femmes ont 73 % de plus de probabilité d’être sérieusement blessées dans un accident de voiture parce que les mannequins utilisées pour faire les tests de sécurité sont calquées sur le corps des hommes. Et je précise que les femmes ne sont pas simplement plus petites, elles ont le haut du corps proportionnellement plus long que celui des hommes, leur centre de gravité est donc différent.

« Pour les évaluations toxicologiques, la base qui sert à définir si telle ou telle molécule est toxique, c’est le corps masculin. »

Pour les évaluations toxicologiques, c’est la même chose. La base qui sert à définir si telle ou telle molécule est toxique, c’est le corps masculin. Autre exemple de ce secteur du nettoyage : les chariots, qui servent à transporter le matériel de ménage du personnel affecté aux chambres d’hôtel, sont dimensionnés pour être pratiques à utiliser pour des personnes conformes aux dimensions moyennes d’un corps d’homme. Dans le monde du travail comme ailleurs, tous les repères que l’on a, c’est à partir du corps des hommes, qui, lui, a été mesuré.

« Ces lacunes ont de graves répercussions sur le travail de prévention », dites-vous. Pourquoi ? 

À cause du manque de connaissances des réalités des femmes au travail, on a tendance à interpréter leurs maux d’origine professionnelle comme des conséquences de leur (petite) nature biologique ou psychologique. Ces maux sont considérés comme imaginaires (dépression, anxiété), résultant d’une faiblesse (troubles musculo-squelettiques ou TMS), étranges (tout ce qui touche à la grossesse ou à la ménopause) ou dégoûtants (troubles menstruels). Quand les femmes évoquent des douleurs associées à leur travail, elles sont confrontées à beaucoup de scepticisme ; personne ne peut croire qu’une machine à coudre peut provoquer des douleurs aux épaules.

Pourtant, la position contrainte, et les gestes répétitifs exécutés à vive allure peuvent bel et bien provoquer ce genre de douleurs. Autre exemple : celui des employées françaises d’une imprimerie étudiée par l’équipe de Florence Chappert de l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (ANACT). Après plusieurs années à manipuler des livres lourds, les ouvrières se retrouvent avec des TMS. Leur employeur, persuadé que c’est à cause de leur sexe et de leur âge, et non à cause de leurs conditions de travail, se contente de les remplacer par des hommes.

« Le premier obstacle, comme dans les cas d’agression sexuelle, est le manque de crédibilité accordée aux femmes »

Le premier obstacle rencontré, comme dans les cas d’agression sexuelle, est le manque de crédibilité accordée aux femmes. Les agressions sexuelles sont rarement perpétrées devant témoins. De même, la souffrance liée au travail est difficilement vérifiable. Elle ne peut être rapportée que par la personne qui la ressent, et il n’existe pas vraiment de mesure « objective » permettant d’en déterminer l’ampleur. Résultat : lorsque les femmes disent ressentir de la douleur, on évalue d’abord leur crédibilité. Est-ce qu’elles exagèrent ou dramatisent ? Sont-elles hypersensibles ? Disent-elles la vérité en décrivant leur environnement de travail ?

Mais les femmes ne sont pas seules à être exposées à des tâches répétitives et à des postures inconfortables pouvant causer des douleurs chroniques ?

Non, mais les tâches manuelles incombant aux hommes demandent généralement des mouvements moins rapides et moins répétitifs, quoique plus de force. Les risques rattachés à leurs tâches sont souvent plus impressionnants et causent des torts plus facilement identifiables. Et c’est vrai même dans les secteurs d’activité traditionnellement féminins comme le nettoyage où les femmes ont souvent des emplois de « second ordre ». En plus d’être mal rémunérés, ces emplois comportent des exigences et des risques largement sous-estimés, voire carrément ignorés. Dans les hôpitaux canadiens, dans les années 1980, les travaux de nettoyage assurés par les femmes étaient qualifiés de « légers », et ceux des hommes de « lourds ». Leurs tâches étaient réellement différentes. Les femmes accomplissaient des petits gestes rapides, étaient souvent accroupies ou pliées en deux. Elles avaient beaucoup plus de TMS que les hommes. Elles étaient aussi moins payées.

Vous parlez également dans votre livre de l’invisibilisation de leur statut de mère, qui accroît encore leurs difficultés. Pouvez-vous revenir sur ce point ?

« Si une femme arrivait avec trois minutes de retard parce qu’elle avait dû gérer ses enfants et avait eu un imprévu, on considérait qu’elle était mal organisée. »

Ce que j’ai pu constater au fil de toutes ces années de recherches et d’observations sur le terrain, c’est que l’organisation du travail ne tient pas compte de la nécessaire articulation avec la vie de famille. Les organisations ont été définies, dans leur grande majorité, à une époque où seuls les hommes travaillaient et où il y avait une femme à la maison. Maintenant, tout le monde travaille mais on reste sur une organisation centrée sur le travail des hommes déconnectés des besoins de la famille. C’est toujours considéré comme une défaillance personnelle si la maison pointe son nez dans le milieu du travail.

Lors d’une étude que j’ai menée auprès d’opératrices de centres d’appel en téléphonie, je me souviens que si une femme arrivait avec trois minutes de retard parce qu’elle avait dû gérer ses enfants et avait eu un imprévu, on considérait qu’elle était mal organisée. C’est la responsabilité individuelle qui doit pallier un manque d’organisation générale de la société. Ce n’est pas juste. L’organisation du travail doit tenir compte du fait que tout le monde a une famille, ou un cercle de relations important en dehors du travail. Sinon, c’est comme si on était supposé ne pas être un être humain dès lors que l’on arrive au travail. Cela ne peut pas fonctionner. Cela épuise les personnes qui ont en charge l’organisation de la vie de famille, majoritairement les femmes.

Votre livre évoque plusieurs longues études de terrain, dans des milieux de travail très divers. Vous revenez par exemple sur vos échanges avec des techniciennes en communication, chargées de l’installation de lignes téléphoniques et de branchement internet. Pourquoi ce milieu de travail traditionnellement masculin s’avère parfois très dangereux pour des femmes ?

En nous intéressant aux métiers non traditionnels, nous nous sommes aperçues que l’environnement, l’équipement et la formation y sont rarement adaptés aux femmes. Pour celles qui s’immiscent dans ces métiers traditionnellement masculins, c’est très difficile : le taux d’accidents est d’ailleurs deux à trois fois plus élevé parmi les femmes. Cela s’explique en partie par l’inadaptation du matériel à leurs corps. Prenons l’exemple des techniciennes télécom : il fallait qu’elles manipulent des échelles trop grandes – elles pouvaient trébucher en les portant, et avoir un accident en essayant de les monter sur le toit de leur camionnette ou en les descendant. Les ceintures de chantier étaient aussi trop grandes, elle pesaient sur leurs hanches et les gênaient beaucoup.

Je me souviens aussi de ce témoignage d’une électricienne racontant sa première journée : un collègue lui demande de l’aider pour un raccordement et il lui laisse tout le matériel en plan. Elle se rend compte que c’est disposé d’une telle manière que si elle ne prend pas de précautions préalables particulières, elle peut s’électrocuter. Elle le fait remarquer au collègue quand il revient, et il lui dit : oui, je sais, c’était pour savoir si tu étais capable. Il s’agit donc, dans ce cas, de prouver que tu es capable au risque de ta vie….

« Les femmes se montrent réticentes à signaler leurs problèmes de santé liés au travail. Elles se disent : si j’ai un problème, je dois être fautive. »

Il y a aussi un harcèlement continu, et ce n’est pas « juste » des remarques ou des tentatives de séduction mais réellement des insultes, des commentaires désobligeants sur les femmes devant d’autres femmes ; voire des viols puisque l’une d’entre elles avait été violée par un collègue lors d’un chantier chez un client sans que personne ne sache qui était ce collègue ni ne fasse rien pour qu’il soit rappelé à l’ordre. Dans ces secteurs, c’est tout le groupe masculin qui se soude pour exclure les femmes. La seule façon de contourner ça, pour être acceptée comme un gars, c’est de se comporter comme eux : s’habiller comme un gars, ne jamais se plaindre de rien, et accepter les blagues contre les femmes. Au bout d’un certain temps, tout cela est lourd à porter puisqu’il s’agit finalement de prétendre être quelqu’un que tu n’es pas.

Vous expliquez aussi que les femmes taisent ces difficultés, de peur d’être éjectées de ces milieux professionnels où elles se sont introduites avec peine. Pouvez-vous détailler ? 

Trop souvent, les femmes ont honte de parler de leurs difficultés. Elles sont comme paralysées. C’est un vrai problème. Quand je demande aux techniciennes ce que cela signifie, pour elles, d’être des femmes dans ces entreprises à majorité masculine, elles disent spontanément qu’elles n’ont pas de problèmes particuliers. Elles ont un bon salaire, bien meilleur que si elles travaillaient ailleurs, dans des métiers classés plus « féminins ». En général, on reste pendant deux heures sur ce registre, jusqu’à ce que je leur demande si elles rencontrent parfois des difficultés physiques. Là, il y en a une première qui évoque les difficultés liées à la ceinture trop grande. Je propose alors d’imaginer un harnais qui croiserait en X sur le devant du corps pour mieux répartir le poids. Elles m’ont toutes dit : « Non, cela va faire ressortir nos seins alors que l’on passe la journée à faire oublier qu’on est des femmes ».

Elles évoquent aussi ces moments où les clients leur disent qu’ils veulent qu’un « vrai » technicien vienne les dépanner. Ou ceux qui les harcèle sexuellement. Dans le même style, on peut citer l’exemple des femmes qui enseignent dans les écoles de métiers et qui sont perpétuellement questionnées sur leurs compétences à enseigner des matières techniques.

Ce silence des femmes, directement lié à l’invisibilité construite des atteintes à leur santé à cause du travail, « a un prix », dites-vous. Lequel ?

« Le taux de reconnaissance de leurs maladies professionnelles et les indemnisations liées sont encore moindre que du côté des hommes »

Les femmes, plus encore que les hommes, se montrent réticentes à signaler leurs problèmes de santé liés au travail. Elles se disent : si j’ai un problème, je dois être fautive. Elles internalisent leur infériorité, et craignent d’être déqualifiées si elles parlent. Tout cela a des conséquences très concrètes, en termes de défaut de prévention, mais aussi au niveau de la réparation. Le taux de reconnaissance de leurs maladies professionnelles et les indemnisations liées sont encore moindre que du côté des hommes. Au Québec, les femmes obtiennent moins souvent d’indemnisations pour leurs troubles musculo-squelettiques ; notamment parce qu’elles ne font même pas de demande d’indemnisation, sans doute par peur de refus. En Suède, les femmes ont quatre fois plus de chance que les hommes de se voir refuser une telle compensation.

Vous esquissez des solutions pour sortir de ces situations d’inégalités, et de mépris envers le corps et les situations des femmes. Vous insistez notamment sur l’importance de la solidarité. Pourquoi ?

Tout au long de mes années de travail et d’enquêtes, j’ai pu constater la manière dont les hommes se serrent les coudes lorsqu’ils se sentent attaqués par des femmes. De la même façon, il serait normal que les femmes victimes de mauvais traitements veuillent s’unir pour s’entraider. Mais mon expérience montre que nos élans de solidarité déclenchent parfois une féroce résistance. En plus, ces notions d’égalité ne sont pas évidentes à travailler. Il n’est pas facile pour les femmes de réclamer un environnement de travail adapté à leurs besoins, non seulement à cause du déséquilibre du pouvoir, de l’isolement, de l’ignorance et du sexisme, mais aussi parce que toute demande de changement les disqualifie.

Ce sont des luttes compliquées parce que l’on a peur d’évoquer les différences, on a peur que cela se traduise ensuite par des rengaines qui affirment que toutes les femmes sont moins fortes que tous les hommes. Et bien sûr, on ne peut pas non plus tout changer dans un secteur quand les femmes y arrivent. Tout cela est donc très complexe. Cela demanderait de prendre beaucoup de temps pour en discuter. Mais prendre du temps pour organiser le travail en fonction de la bonne santé des salariés, ce n’est pas vraiment d’actualité.

Généralement, les patrons ne sont pas très enclins à adapter le milieu de travail aux femmes ; ou aux salariés en général. On a bien vu pendant la crise du covid qu’investir pour protéger la santé, cela ne va pas de soi. Dans les milieux syndicaux, c’est très compliqué de parler de ces sujets. Dès que l’on évoque les différences entre hommes et femmes, il y en toujours a un qui sort le « Ah mais moi, je fais la vaisselle »… ça devient vite très personnalisé, et très crispé comme échanges.

 SUR LE MÊME SUJET

Il faut insister sur la nécessité d’adapter le milieu de travail au corps des femmes – plutôt que systématiquement le contraire – et sur la responsabilité des employeurs à cet égard. Le travail reste trop souvent conçu pour maximiser la productivité du corps masculin, et il est plus que temps de le repenser de manière à tirer profit de la diversité humaine. Le travail en équipe réduit le risque de maux de dos chez les hommes comme chez les femmes, mais il faut prendre des mesures concrètes pour le favoriser. À l’hôpital par exemple, on peut confier un ensemble de patients à une équipe stable et régulière, plutôt que d’affecter chaque patient à un préposé ou à une préposée qui change tous les jours.

En tant que femmes, nous avons droit à un milieu de travail sûr et sain, adapté aux responsabilités familiales que nous assumons, et ce, même si la tâche devrait en principe être mieux répartie. Il est temps d’unir nos forces, de cesser d’avoir honte de notre corps et de notre genre, et de lutter pour l’égalité et la santé.

Propos recueillis par Nolwenn Weiler

Le deuxième corps : femmes au travail, de la honte à la solidarité (Écosociété, 2021). 20 euros.

Photo : Lors d’un rassemblement d’aides à domicile à Saint-Étienne, en septembre 2021. ©Nicolas Anglade



source : Reporterre/Emilie Massemin 22 JUIN 2022

Endométriose : ces femmes qui tentent de dépolluer leur environnement

Peu aidées par la médecine classique, qui tâtonne encore, certaines femmes touchées par l’endométriose se tournent vers des solutions alternatives : régime alimentaire anti-inflammatoire, mode de vie exempt de polluants…

Vous lisez « L’endométriose, une maladie gynécologique stimulée par la pollution ». La première partie de l’enquête est à lire ici.


Trente ans d’études scientifiques sur le lien entre endométriose [1] et exposition à certains polluants, une liste de plus en plus précise de substances chimiques soupçonnées – PCB, dioxines, pesticides organochlorés –, une maladie gynécologique particulièrement douloureuse et invalidante qui touche une à deux femmes sur dix et… rien, ou presque. La stratégie nationale de lutte contre l’endométriose lancée en février 2022, et plus encore la mobilisation croissante des femmes [2] touchées dans les médias et sur les réseaux ces dernières années, ont permis d’améliorer l’information sur cette pathologie. Mais sa dimension environnementale reste encore largement en dehors des radars, malgré l’intérêt croissant qu’elle suscite chez ces femmes et certains soignants.

Pour cette enquête, Reporterre a interrogé une trentaine de femmes atteintes d’endométriose. Certes, une part importante d’entre elles n’avaient jamais entendu parler du lien possible entre leur maladie et l’exposition à certains polluants. « Nous ne sommes pas spécialement questionnés à ce sujet,confirme à Reporterre Nathalie Clary, ex-présidente de l’association EndomindLes femmes s’adressent à nous pour être orientées vers les bons professionnels de santé ou obtenir de l’aide au quotidien, plutôt que pour être renseignées sur les causes de la maladie. » Mais le facteur de risque environnemental est de plus en plus connu et débattu, notamment au sein de groupes de malades sur les réseaux sociaux.Chez les personnes souffrant d’endométriose, une partie des tissus utérins migre, prolifère et saigne de manière anormale autour des ovaires, sur la paroi qui entoure les viscères voire sur certains organes comme la vessie et les intestins. © R. Dewaele (Bioscope, Unige), J. Abdulcadir (HUG), C. Brockmann (Bioscope, Unige), O. Fillod, S. Valera-Kummer (DIP) / CC by SA

La start-up Lyv, qui délivre des conseils pour « faire face à l’endométriose au quotidien » sur une plate-forme numérique, a sondé sa communauté Instagram à ce sujet en avril. Sur les 81 répondantes, 55 – 68 % – avaient déjà entendu parler d’un lien éventuel entre endométriose et exposition à certains polluants. Sur le groupe Facebook privé EndoCorp’s, où s’échangent des conseils pour soulager l’endométriose « au naturel », les membres s’interrogent. « J’ai développé une forte endométriose et je suis chimiste organicienne. Au cours de ma thèse et des années qui ont suivi, j’ai manipulé des produits très dangereux, CMR [cancérogènes, mutagènes ou toxiques pour la reproduction], etc. dans des labos qui n’étaient pas aux normes », raconte l’une d’elles. « Je suis fille d’agriculteurs et j’ai vécu entourée d’exploitations agricoles durant toute mon enfance. Ma mère a eu un cancer du côlon, mon père est décédé d’un cancer digestif en janvier et moi j’ai une endométriose avec adénomyose [endométriose interne au muscle utérin] », confie une autre. « Je suis née sur l’échangeur de la porte de Bagnolet, mon école primaire donnait sur le périphérique puis sur la quatre voies du boulevard de Sébastopol », écrit une troisième. « Je suis photographe et laborantine, et manipule et inhale des produits de développement depuis mes seize ans »« je me pose la question de la composition des couches pour bébés »« mon papa travaillait à l’usine AZF »… Si ces doutes ne sont pas toujours fondés — au regard de la liste précise de polluants soupçonnés d’être en lien avec l’endométriose établie par les scientifiques —, ils témoignent d’une angoisse légitime.

Régime alimentaire anti-inflammatoire, sans gluten ou produits laitiers

Certaines des membres de ce groupe et des femmes interrogées par Reporterre sont même allées jusqu’à bannir toute une série de produits et d’habitudes susceptibles de les exposer à des polluants dangereux. « Je ne stocke plus d’aliments dans des boîtes en plastique. Pour mon petit garçon, né d’une FIV [fécondation in vitro], je n’achète que des petits pots en verre. Je fais très attention aux pesticides, je m’approvisionne chez un maraîcher voisin et je privilégie les vins bio et nature. J’achète en priorité des petits poissons pour éviter la contamination au mercure, de la viande bio élevée sans antibiotiques et jambon blanc sans nitrites », énumère d’un trait Charlotte, 36 ans, psychologue à Paris. La jeune femme n’utilise plus que des cosmétiques bio, a arrêté le vernis à ongles et la coloration pour cheveux, achète sa lessive en vrac et la stocke dans des bouteilles en verre. « Je fais du yoga, consulte un ostéopathe et un acupuncteur. Nous avons aussi demandé une mutation professionnelle pour mars 2023 parce que nous sommes préoccupés par la pollution de l’air », complète-t-elle. D’autres ont opté pour un régime alimentaire anti-inflammatoire, et écarté de leur assiette gluten, produits laitiers, phytoœstrogènes [3], gras saturé et sucre raffiné.

« Prendre ma santé en main après le diagnostic a amélioré mon bien-être »

Si certaines ont observé des améliorations de leur état de santé, les femmes interrogées assurent n’avoir aucune certitude sur le lien entre leur endométriose et leurs expositions et n’attendent pas de miracle de ce mode de vie exemplaire. « Je ne conçois pas ces pratiques comme un remède, mais j’ai l’impression que les perturbateurs endocriniens pourraient entretenir la maladie et l’inflammation. Et étrangement, le fait de prendre ma santé en main après le diagnostic a amélioré mon bien-être », explique Charlotte. D’autres n’ont pas adopté ces habitudes spécifiquement contre leur endométriose, mais dans une démarche plus générale de prendre soin de leur santé et de celle de leurs proches. « C’est plus pour mes enfants que pour moi-même que j’ai réduit les pollutions chimiques, témoigne Sophie, 39 ans, mère au foyer en Normandie. J’en parle aussi à mes proches, surtout aux mères de petites filles et à mes nièces adolescentes. »

« Aucun de mes gynécologues ne s’est intéressé à l’aspect environnemental »

Qu’en disent les professionnels de santé ? Les attitudes sont variées. Certains n’hésitent pas à aborder le sujet avec leurs patientes. C’est le cas de l’équipe du centre d’endométriose de Genève en Suisse où est suivie Gwendoline. « On m’y a expliqué que mon endométriose pouvait être en partie causée par l’exposition de ma mère à certains polluants pendant qu’elle m’attendait,raconte à Reporterre l’assistante administrative âgée de 30 ans. Le médecin m’a aussi posé diverses questions sur mon mode de vie et m’a encouragée à poursuivre mes efforts de réduction des polluants. » Mais la plupart des femmes interrogées déplorent l’ignorance et le manque d’intérêt de leurs soignants. « J’ai consulté de nombreux gynécologues réputés. Jamais aucun ne s’est intéressé à cet aspect environnemental, alors que je l’ai moi-même évoqué et que je viens d’une région viticole », témoigne une membre d’EndoCorp’s.

Pas étonnant, répliquent les principaux intéressés, au regard de leur manque de formation sur l’endométriose. « À mon époque, il n’y avait d’enseignement ni sur l’endométriose, ni sur l’exposition aux polluants. Aujourd’hui encore, des initiatives locales émergent mais rien de structuré », raconte à Reporterre le Dr Peter Von Theobald, gynécologue et spécialiste de l’endométriose au centre hospitalier universitaire (CHU) de Saint-Denis à La Réunion, lui-même enseignant en médecine. De fait, l’endométriose a été intégrée à la formation des étudiants en médecine par un arrêté du ministère de l’Enseignement et de la Recherche de septembre 2020. Un enseignement que l’association EndoFrance réclamait depuis… 2005.

Plus fondamentalement, ce sont deux cultures qui semblent s’affronter. L’une, profane, de femmes touchées par la maladie qui se soutiennent, s’informent par leurs propres moyens — médias, livres, soignants alternatifs, réseaux sociaux — et se conseillent entre elles ; l’autre, médicale et scientifique, de soignants qui répugnent à conseiller des traitements ou des pratiques dont l’efficacité n’aurait pas été rigoureusement prouvée. De fait, la recherche n’est pas suffisamment avancée pour dire s’il est, ou non, utile de se protéger de certains polluants pour freiner voire soigner son endométriose. « Une dizaine d’études suggèrent un lien entre exposition aux PCB et aux composants organochlorés proches des dioxines, et croissance des lésions d’endométriose et donc progression de la maladie chez des rongeurs et des primates, rapporte à Reporterre Marina Kvaskoff, épidémiologiste et chercheuse à l’Inserm. Mais on ne peut pas extrapoler ces résultats aux humains. De manière générale, en science, on reste très prudent sur ce qu’on n’a pas démontré. »

Le Dr Stéphane Ploteau, gynécologue au CHU de Nantes, a soutenu une thèse sur le lien entre polluants organiques persistants et endométriose. Pour évaluer le niveau d’exposition de ses patientes, il a analysé des échantillons de leur graisse. Le résultat de ce travail le rend sceptique sur de possibles effets bénéfiques d’un changement de mode de vie chez les femmes touchées. « Les polluants organiques persistants s’accumulent pendant des années dans le tissu adipeux. Ils sont ensuite relargués dans la circulation sanguine », explique-t-il à Reporterre. Une femme qui bannirait toute trace de contaminant dans son environnement continuerait donc à s’autocontaminer elle-même pendant des mois voire des années…

« Les médecines alternatives peuvent être très efficaces »

Avec des approches parfois si différentes de la santé en général et de la santé environnementale en particulier, il peut être difficile pour les patientes et leurs médecins de s’entendre. Notamment sur le traitement à suivre. « J’ai commencé à prendre la pilule à 17 ans. Elle m’a rendue très malade. Je l’ai arrêtée, et c’est alors que mes règles sont devenues douloureuses. Maintenant que j’ai de l’endométriose, le médecin me conseille de prendre la pilule pour l’atténuer – alors même que je pense que mon endométriose est liée à cette première pilule un peu pourrie », se plaint Flora, Parisienne de 31 ans. L’artiste plasticienne, menuisière et animatrice culturelle, par ailleurs lesbienne et militante politique, s’est finalement résolue à un traitement hormonal qui supprime totalement son cycle. « L’endométriose est une maladie hormonodépendante dont le traitement, conformément aux connaissances scientifiques et aux recommandations de 2018, repose sur la prise d’hormones, confirme le Dr Ploteau. Or, actuellement, une grande part de nos patientes ne souhaite pas prendre d’hormones. Je le respecte tout à fait, mais je suis bien obligé de leur expliquer que ces traitements sont là pour les soulager et surtout freiner l’évolution de la maladie. »

Cela dit, les choses bougent. Le Dr Ploteau est ainsi convaincu de l’efficacité de certaines méthodes alternatives telles que l’alimentation anti-inflammatoire. Pour le gynécologue, ces traitements ne jouent pas sur l’endométriose elle-même, mais sur le syndrome d’hypersensibilisation qui peut y être associé. « À force de souffrir à cause de leur endométriose, les patientes voient leurs seuils de la douleur et leurs localisations varier. Elles développent des douleurs et des troubles un peu partout qu’on ne comprend pas toujours : problèmes urinaires et digestifs, muscles complètement tendus, sciatiques qui n’en sont pas vraiment… Les médecines alternatives peuvent être très efficaces contre ces symptômes. J’ai vu des patientes s’améliorer considérablement », encourage-t-il.

Pour le Dr Kvaskoff, endométriose ou non, il est toujours utile et pertinent de se protéger au maximum des pollutions chimiques. « Ça fait des années que les chercheurs démontrent les effets néfastes des perturbateurs endocriniens sur la santé, rappelle l’épidémiologiste. En termes de prévention, cela a du sens d’essayer de réduire ses expositions, par exemple en mangeant bio autant que possible, en lavant ses vêtements avant de les porter, etc. »Le centre Artemis du CHU de Bordeaux propose une consultation d’évaluation des expositions environnementales aux couples infertiles, ainsi qu’aux femmes enceintes confrontées à des problèmes lors de leur grossesse. © Mathieu Génon/Reporterre

Un nombre croissant d’établissements médicaux s’emparent de ces questions de santé environnementale. « Au CHU de La Réunion, nous proposons des ateliers d’éducation thérapeutique des patients consacrés à l’endométriose, au cours desquels nous délivrons des conseils sur l’alimentation, les médecines alternatives intéressantes ou sur des produits de médecine alternative à éviter, comme le soja ou le trèfle rouge », raconte le Pr Theobald. Qui déplore que ces programmes ne soient pas structurés au niveau national, mais dépendent du bon vouloir de soignants volontaires. Des ateliers similaires sont – ou ont été – organisés aux CHU de Montpellier et Nantes et dans des hôpitaux privés comme Saint-Joseph à Marseille. Le CHU de Bordeaux a monté le premier centre Artemis dédié à l’évaluation des expositions environnementales chez des patients présentant des troubles de la fertilité, des pathologies de la grossesse et des malformations congénitales du fœtus. Ce dernier n’est pas spécialisé en endométriose, mais accueille régulièrement des patientes touchées par cette maladie. L’enjeu est de taille. Pour l’heure, faute de trouver des réponses auprès de spécialistes formés sur l’endométriose, de nombreuses femmes se tournent vers des médecines alternatives plus ou moins reconnues et encadrées.

Mais la route reste longue à parcourir pour une réelle prise en considération des facteurs environnementaux de l’endométriose. « Tout cela prend tellement de temps, soupire le Dr Kvaskoff. Regardez toutes ces études sur les effets catastrophiques de la pollution de l’air. Et l’on ne peut pas dire que ça bouge beaucoup du côté de la régulation politique… »



source : Reporterre/Emilie Massemin 22 JUIN 2022

L’endométriose, une maladie gynéco boostée par la pollution

Pourquoi tant de femmes souffrent-elles d’endométriose ? Depuis trente ans, des études suggèrent un lien entre cette maladie gynécologique et certains polluants chimiques.

Vous lisez « L’endométriose, une maladie gynécologique stimulée par la pollution ». La seconde partie de l’enquête est à lire ici.


Des douleurs insoutenables pendant les règles, des opérations à répétition, des difficultés à concevoir un enfant… À cause de pollutions environnementales très répandues aux pesticides, polychlorobiphényles (PCB) et dioxines ? C’est ce que suggèrent des études sur l’endométriose de plus en plus nombreuses dans le monde depuis les années 1990.

L’endométriose est une maladie gynécologique chronique qui touche une à deux femmes sur dix [1]. Après l’ovulation, pendant la deuxième phase du cycle menstruel, la muqueuse qui tapisse l’utérus s’épaissit pour accueillir un éventuel embryon. S’il n’y a pas eu fécondation, cet endomètre est évacué par le vagin lors des règles. Chez les femmes souffrant d’endométriose, ce processus naturel est grippé : une partie des tissus utérins migre, prolifère et saigne de manière anormale autour des ovaires, sur la paroi qui entoure les viscères voire sur certains organes comme la vessie et les intestins. Avec à la clé de très fortes douleurs pendant les règles et les rapports sexuels pénétratifs, et toutes sortes de troubles digestifs, urinaires et gynécologiques. L’endométriose provoque ainsi 21 000 hospitalisations chaque année et est la première cause d’infertilité en France. Elle ne se soigne pas, et les seuls traitements existants — prise d’hormones et opérations chirurgicales dans certains cas — visent seulement à enrayer tant bien que mal sa progression.© Cécile Guillard/Reporterre

Dans les trente-quatre pages de la stratégie nationale de lutte contre l’endométriose, lancée en février dernier par le ministre de la Santé d’alors Olivier Véran, une seule mention est faite de « facteurs environnementaux »dans l’apparition de la pathologie. Pourtant, depuis trente ans, les études qui suggèrent un lien entre cette maladie particulièrement invalidante et l’exposition à certains polluants chimiques s’empilent dans les bibliothèques des spécialistes. Marina Kvaskoff, épidémiologiste et chercheuse à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), guette chaque nouvelle parution. « Récemment, une revue de la littérature a été réalisée à partir d’une cinquantaine d’études. Elle montre que l’exposition aux PCB [2]est associée à une augmentation de 70 % du risque d’endométriose, aux dioxines [3] à une augmentation de 65 % et aux pesticides organochlorés à une augmentation de 23 % », dit-elle à Reporterre. En 2020, une méta-analyse portant sur vingt-neuf études pointait déjà un lien entre endométriose et esters de phtalate [4], bisphénol A, polluants environnementaux organochlorés – dioxines, composés de type dioxine, pesticides organochlorés, PCB. En 2019, un corpus de trente études établissait un surrisque d’endométriose en cas d’exposition aux PCB, aux pesticides organochlorés et aux esters de phtalate… On peut remonter ainsi jusqu’en 1993, date à laquelle des chercheurs américains lançaient pour la première fois l’alerte sur des cas d’endométriose sévère sur des guenons exposées à la dioxine.

Le Dr Stéphane Ploteau, gynécologue au centre hospitalier universitaire (CHU) de Nantes, a lui-même soutenu une thèse en 2016 sur le lien entre exposition aux polluants organiques persistants et endométriose. Il a prélevé du sang, de l’urine et de la graisse chez 68 patientes qu’il a opérées pour endométriose profonde et chez 45 patientes témoins qui ne souffraient pas de la maladie, et envoyé les échantillons pour analyse au Laberca, un laboratoire nantais spécialisé dans la détection des substances chimiques. Soixante-dix-huit polluants ont été passés au crible. « On a mis en évidence que certains contaminants étaient plus associés à l’endométriose profonde que d’autres, surtout quand il y avait des endométriomes – ce kyste ovarien de l’endométriose », explique-t-il à Reporterre. Il s’agissait là aussi de certains PCB, de certains pesticides organochlorés [5] mais aussi de retardateurs de flamme bromés. « La plupart de ces pesticides et retardateurs de flamme ont été interdits en Europe, depuis dix ans pour certains, mais on les retrouve toujours dans les organismes », déplore le médecin.

Certains polluants seraient des perturbateurs endocriniens

Les coupables de l’endométriose, ces redoutables polluants organiques persistants qui empoisonnent toujours notre environnement, les eaux de nos rivières et nos aliments, semblent donc tout trouvés. Mais les chercheuses et les chercheurs interrogés restent prudents. « Les études sont extrêmement hétérogènes par le nombre de cas inclus, les substances analysées et les échantillons testés, explique le Dr Ploteau. La majorité d’entre elles reposent sur des analyses de sang, qui ne reflètent pas le niveau réel d’exposition des patientes – seul le tissu adipeux le peut. » « On aurait besoin d’études s’intéressant à différents types de polluants dans la même population d’étude pour pouvoir faire des comparaisons », renchérit Dr Kvaskoff. D’autres facteurs, notamment génétiques, pourraient également être à l’origine de la maladie.

Surtout, si ces études identifient un lien possible entre certains polluants et endométriose, elles ne permettent toujours pas de comprendre par quels mécanismes ils agissent sur la maladie. Plusieurs hypothèses sont sur les paillasses. L’une d’entre elle s’intéresse au rôle de perturbateur endocrinien de certains polluants organiques persistants. Le Pr Peter Von Theobald, gynécologue spécialiste de l’endométriose au CHU de Saint-Denis à La Réunion, s’est forgé une idée du problème au fil d’une revue de littérature réalisée pour un livre à paraître en juin. « Ces agents toxiques miment l’action des œstrogènes, ces hormones féminines qui provoquent l’épaississement de l’endomètre, explique-t-il à ReporterreMon idée – je n’ai aucune preuve – est que ces substances, en ayant le même effet qu’un surcroît d’hormones, ne provoquent pas la maladie mais la font flamber. » Ces polluants pourraient aussi avoir un effet néfaste sur le système immunitaire des patientes avec pour conséquence, là encore, une aggravation de la maladie. « À La Réunion, une des régions françaises les plus touchées par l’endométriose, certains traitements répandus contre la gale et les poux contiennent des produits qui ont des effets immunologiques, poursuit le professeur. Avec des cellules immunitaires moins nombreuses pour détruire l’endomètre qui n’est pas au bon endroit… » À tout cela, le Dr Ploteau ajoute un possible effet de stress oxydatif – un excès de radicaux libres issus de l’oxygène dans l’organisme, à l’origine de toute une palette de troubles parmi lesquels certaines inflammations, des maladies chroniques, etc. « Tous ces effets peuvent jouer sur différents stades de l’endométriose, depuis la survie de l’endomètre en dehors de l’utérus jusqu’à sa prolifération et la formation de lésions », récapitule le gynécologue.© Cécile Guillard/Reporterre

Il reste du pain sur la planche avant de venir à bout de ces questions. Marina Kvaskoff place de grands espoirs dans le projet EndoxOmics-β, récemment lancé par le CHU de Nantes et le Laberca et coordonné par le Dr German Cano-Sancho. Objectif : s’attaquer au fameux « effet cocktail » des mélanges de polluants organiques persistants sur un panel élargi de femmes – 125 malades et 500 témoins issues d’une cohorte de 100 000 femmes. Pour cela, il s’agira de zoomer sur leurs conséquences sur les « voies métaboliques » – un des chaînons manquants entre la substance polluante et l’endométriose. « Ce projet va nous permettre d’aller vraiment plus loin dans la compréhension de la maladie », se réjouit la chercheuse. Les premiers résultats sont attendus dans trois ans.

« On a besoin d’un changement d’échelle, avec des études cliniques menées conjointement dans plusieurs centres »

Le programme de recherche ultime resterait une étude de très grande ampleur, sur des milliers de femmes suivies pendant de très longues années. C’est en tout cas ce que soutient le Dr Ploteau. « Il faut absolument qu’on sorte de nos études de cas témoins, trop petites et trop hétérogènes, menées de manière isolée dans nos centres respectifs, martèle le gynécologue. On a besoin d’un changement d’échelle, avec des études cliniques menées conjointement dans plusieurs centres sur de grandes cohortes pour obtenir une puissance statistique suffisante. »

Comment expliquer qu’on en soit encore à attendre ces programmes et ces résultats, trente ans après l’alerte des guenons malades pour avoir été exposées à la dioxine ? Contactée par Reporterre, Valérie Desplanches, cofondatrice et présidente de la toute jeune Fondation pour la recherche sur l’endométriose, n’est pas surprise. « Les premiers textes décrivant des dysménorrhées [douleurs au moment des règles] remontent à l’Égypte antique. Mais l’endométriose a toujours été sous-estimée du fait qu’elle touche au tabou des règles, et que la douleur des femmes n’a jamais été un sujet,observe-t-elle. Ajoutez à cela que jusqu’à récemment les médecins et les scientifiques étaient en très grande majorité des hommes, et vous comprendrez pourquoi il y a beaucoup plus d’études sur la prostate ! »

« La douleur des femmes n’a jamais été un sujet »

Pour autant, cette biologiste et ingénieure de formation reste optimiste. Notamment grâce à la stratégie nationale de lutte contre l’endométriose. « C’est la deuxième au monde après celle de l’Australie, souligne-t-elle. Elle parle de 20 millions d’euros sur quatre ans dédiés à la recherche, il faut voir comment ça va se mettre en place mais ce serait un bon début. » Autre raison d’espérer, l’intérêt croissant de jeunes chercheuses et chercheurs pour le sujet. « L’an dernier, quelques mois après la création de la fondation, nous avons reçu douze candidatures pour notre appel à projets ! Dès lors que des financements sont débloqués, les initiatives affluent. »

Il faut dire que les enjeux de santé publique sont de taille. « Cette maladie est une véritable saloperie, qui engendre des souffrances pendant toute une vie », insiste le Pr Von Theobald. Et son incidence — le nombre de nouveaux cas observés sur une période donnée — a augmenté ces dernières années, selon une étude parue en avril dernier. Enfin, les polluants organiques persistants – dioxine, PCB, pesticides organochlorés – qui la favorisent sont à l’origine de nombreuses autres maladies, de la reproduction notamment. « Ils peuvent entraîner des cryptorchidies (les testicules qui ne descendent pas) et des hypospadias (des malformations de la verge) chez les nouveau-nés, ainsi que des cancers du testicule, de la prostate et de l’ovaire, une baisse de qualité du sperme et des dérèglements hormonaux », énumère le Dr Ploteau. Des maladies qui seraient toutes en augmentation.

BREVE / Réglementation européenne sur les pesticides : l’agriculture bio risque d’être pénalisée

source : Reporterre 22 juin 2022

Une proposition visant à diminuer l’usage des pesticides dans les pays membres de l’Union européenne (UE) pourrait paradoxalement pénaliser l’agriculture biologique.

Ce projet de règlement doit être présenté par la Commission européenne, organe exécutif de l’Union européenne, ce 22 juin, selon les informations du média spécialisé Contexte. Il vise à atteindre l’objectif que s’est fixé l’UE : réduire de 50 % d’ici à 2030 l’usage des pesticides.

Seulement, le texte suscite l’inquiétude de Générations futures, ONGfrançaise qui promeut une agriculture durable. Parmi plusieurs scénarios, la Commission propose en effet de s’appuyer sur un indicateur « biaisé » pour juger de la réduction de l’usage et du risque des pesticides, estime l’ONGdans un communiqué du 21 juin. Selon Générations futures, qui s’appuie sur un rapport réalisé par une ONG autrichienne, cet indicateur « discrimine plus fortement les pesticides utilisés en agriculture biologique », c’est-à-dire les substances naturelles utilisées dans ce secteur.

Même au sein des pesticides conventionnels, la dangerosité des pesticides les plus toxiques « est systématiquement sous-estimée », ajoute l’association.

En Colombie, la culture de l’avocat ravage la montagne

Avec un sol déjà empoisonné par le FIPRONIL !!

source : Reporterre/ Nolwenn Jaumouillé Jeudi 23 juin 2022

Dans l’ouest de la Colombie, les monocultures d’avocats Hass sont un fléau : forêts rasées, paysans déplacés, pesticides… « Les Occidentaux doivent prendre conscience des impacts pour nos territoires. »

Quindio (Colombie), reportage

Depuis le village de Pijao, niché au creux des montagnes, un étroit chemin de terre boueux grimpe en direction du Paramo de Chili, un écosystème protégé de la Cordillère des Andes en Colombie. Le long de la route, les cultures de café et de bananes plantains laissent bientôt place à des champs d’avocatiers qui s’étendent à perte de vue. Il est 7 h 30 et le soleil illumine la multitude de petits points vert foncé qui ont recouvert les flancs de la vallée depuis que ces monocultures ont envahi le Quindio, petit département de la région dite du café, dans l’ouest du pays. D’ici une heure, le paysage disparaîtra, obstrué par la brume envoûtante qui caractérise la forêt haute andine. En attendant, les travailleuses et travailleurs sont à pied d’œuvre depuis l’aube. Avec ou sans masque, ils aspergent abondamment les avocatiers de produits chimiques à l’odeur peu engageante.

L’arrivée massive du nouvel or vert dans le Quindio remonte aux alentours de 2014. « La Colombie produisait déjà des avocats, mais pour le marché intérieur », précise à Reporterre Angela Serrano, sociologue à l’Université de Los Andes. De gros avocats verts dits « papelillos », trop fragiles pour être exportés jusqu’en Europe. « Il y a dix ans, face à l’explosion de la demande internationale, le gouvernement a décidé de promouvoir la production d’avocats Hass pour l’exportation. » Pari réussi puisqu’en 2021 la Colombie en est devenue le premier exportateur vers l’Union européenne. Le Quindio, qui compte entre 2 500 et 5 000 hectares selon les chiffres (toutes les terres ne sont pas enregistrées) a été l’une des régions plébiscitées par les investisseurs. Ces derniers sont souvent étrangers — Chili, Pérou, Mexique — et sont attirés par une politique incitative, des sols de qualité, et l’abondance en eau du territoire, dont l’avocat est très gourmand (pour produire un kilo, il faut 2 000 litres, selon le Water Foodprint Food). À cela s’ajoute la situation idéale du département, à 200 kilomètres des trois plus grandes villes du pays, Cali, Bogota et Medellin.Des plants d’avocat dans une ferme de la municipalité de Pijao. 

Si les autorités locales chantent les louanges de l’avocat Hass, en particulier pour les emplois bien rémunérés qu’il crée dans une région sinistrée, beaucoup voient d’un mauvais œil l’expansion du nouveau venu. « Le problème n’est pas tant l’avocat en lui-même que les lieux où il est cultivé et les pratiques agricoles associées à ces monocultures », pour Jaime Arias, conseiller municipal à Salento. Celles-ci s’établissent en altitude (jusqu’à 2 500 mètres), dans des zones écologiquement fragiles et soumises, en théorie, à des normes très strictes mais peu appliquées. Or « l’avocat ne souffrant aucune compétition, ils rasent tout le terrain dès leur arrivée », explique Nestor Ocampo, l’un des plus vieux environnementalistes du département. Du balcon de l’hôtel qu’elle tient à Pijao, Luz Marina regarde la montagne se déplumer peu à peu. « Il y a six mois, ce morceau pelé était couvert de forêt », assure-t-elle, sa poule dans les bras.

Captations d’eau illégales dans les bassins versants qui alimentent les villes, tassement du sol par des machines, déforestation, ouvrages sans autorisation… font partie des reproches adressés aux agriculteurs. Plainte après plainte, déposées auprès de l’autorité environnementale locale la Corporation régionale du Quindio (CRQ), les écologistes des communes affectées usent des outils juridiques et médiatiques à leur disposition. L’un des cas emblématiques est le domaine dit « Doña Eva », à Pijao.

« L’avocat ne souffrant aucune compétition, ils rasent tout le terrain dès leur arrivée »

Une immense plantation située dans une zone environnementale tampon soumise à de nombreuses restrictions, du fait de la proximité du Paramo du Chili. Là-bas, des centaines d’avocatiers ont été plantés au pied de l’arbre national, la palma de cera. Ce qui bouscule le cycle de reproduction de cette espèce endémique menacée d’extinction. Monica Florez, une habitante de la localité, en a fait son combat, donnant lieu à une sanction et à des mesures de restauration. Mais ces punitions tombent en général au bout de plusieurs années de plaintes répétées.

Certes, le Quindio ne manque pas d’eau comme le Chili ou le Mexique. Mais l’avocat Hass en requiert tellement que cela inquiète pour les années à venir, les épisodes climatiques extrêmes étant appelés à s’y multiplier. « Il nous arrive déjà d’être confrontés à des pénuries d’eau », assure Jaime Arias. C’est surtout l’effet des pesticides sur la qualité de l’eau qui préoccupe les locaux. Standards d’exportation obligent, le fruit doit être parfaitement calibré. L’avocat étant apprécié des insectes, « sa culture requiert un usage important de pesticides et fertilisants », explique le député et biologiste Luis Carlos Serna. « Deux, trois fumigations par semaine », assure Juan Esteban, ingénieur agronome et caféiculteur à Pijao.Début juin 2022, sur la route d’El Espartillal, zone La Playa à Pijao, des travailleurs de cultures d’avocats à l’aube. 

Une affirmation que dément le président de l’association de producteurs d’avocats Hass du Quindío, Diego Aristizábal. Dans une interview au média El Quindiano, il assure que les certifications requises pour l’exportation sont au contraire très contraignantes à cet égard. « Il y a une ambivalence des programmes de certification », souligne Angela Serrano. Les pratiques sont sans doute hétérogènes, et l’avocat est loin d’avoir le monopole de l’usage de pesticides dans la région. Mais la CRQ, l’autorité environnementale, n’opère pas de contrôle sur le volume de produits chimiques utilisés, comme l’explique une agente croisée près d’un champ d’avocats à Pijao. Elle se contente de vérifier certaines pratiques à la marge, comme la gestion des emballages.

« Ce n’est pas parce que le produit contient à terme peu de résidus qu’il n’y a pas chez nous de passifs environnementaux », conclut Jhon Jairo Villa. Le conseiller municipal d’opposition à Pijao espère que « les Occidentaux prennent conscience des impacts pour nos territoires ». En mars 2021, le pays a suspendu l’usage du Fipronil, insecticide interdit dans l’UE et utilisé sur les monocultures d’avocats, de citrons et de café, à la suite d’une hécatombe de millions d’abeilles dans le Quindio.« La culture de l’avocat requiert un usage important de pesticides et fertilisants. » 

Les paysans sont « déplacés » à cause de l’achat de vastes surfaces agricoles

Les griefs à l’égard de l’or vert dépassent l’aspect environnemental. L’achat de vastes surfaces agricoles par quelques entreprises tend, dans ce territoire structuré autour de petites et moyennes exploitations, à « déplacer » les paysans qui acceptent, parfois après des pressions répétées, de vendre à un prix élevé leurs terres. « Certains partent en ville, puis faute d’opportunité finissent pas revenir et deviennent employés du nouveau propriétaire », avance Juan Esteban. « Cela affecte aussi notre souveraineté alimentaire. »

Une dynamique qui réveille le spectre de la concentration des terres, aux racines du conflit qui a déchiré la Colombie pendant soixante ans. De nombreux Quindianos craignent que le pouvoir économique de ces entreprises aux capitaux étrangers se mute en un pouvoir politique intervenant dans la planification territoriale. « J’ai assisté à des réunions locales des conseils municipaux de développement rural : on ne voit plus de paysans, mais les entreprises avocatières sont présentes », constate Monica Florez. Une influence qui s’exprime aussi via le financement de programmes sociaux ou de santé répondant aux manquements de l’État. « Cela peut entraver l’indépendance des autorités locales », estime Jaime Arias.Standards d’exportation obligent, le fruit doit être parfaitement calibré. 

La région regorge d’or et de ressources hydriques qui suscitent bien des convoitises. Il y a quelques années, les habitants de Cajamarca, une municipalité à la frontière du département voisin, ont refusé un immense projet de mine d’or à ciel ouvert, que convoitait la compagnie sudafricaine AngloGold Ashanti et qui aurait aussi affecté une partie du Quindio. Depuis, l’entreprise a largement promu l’avocat Hass dans la municipalité. La possibilité qu’existent ou se nouent des liens entre le secteur de l’avocat et le secteur minier est envisagée par les défenseurs de l’environnement, qui admettent n’en avoir aucune preuve. « Que feront-ils une fois que les sols ne seront plus en mesure de produire, à force de les arroser de produits chimiques ? » s’interroge Viviana Viera Giraldo, qui dirige un collectif environnemental à Génova. Parmi les figures qui l’inquiètent, celle d’Isidro Quiroga, célèbre entrepreneur chilien qui a investi dans l’avocat Hass colombien à travers l’entreprise GreenSuperFood, très présente dans le Quindio.L’un des lourds camions des entreprises avocatières qui transitent sur les chemins en terre dans la commune de Pijao. 

Cette reconfiguration territoriale affecte par ailleurs de façon très concrète les usages locaux et culturels de la région. Routes détruites par le transit de lourds camions, fermeture de servitudes pour regrouper plusieurs fermes en une seule, sécurité privée… des paysans se sont vus contraints de demander l’autorisation pour sortir de chez eux et accéder à une route principale. En 2021, Nestor Ocampo a cessé le programme de randonnées qu’il animait depuis trente ans, tant les circuits étaient affectés par ce phénomène. « On se retrouve face à des hommes, parfois armés, qui nous bloquent des passages sur lesquels tout le monde a toujours circulé », dit-il à Reporterre.

Si l’avocat est surtout cultivé sur d’anciennes prairies d’élevage, il grignote aussi les terres du café, fragilisées par les crises successives et le changement climatique« Au lieu de chercher à s’adapter, on détruit cette tradition », déplore Juan Esteban en énumérant les caféiculteurs reconvertis dans l’avocat ces dernières années à Pijao, le second dépassant y bientôt le premier en superficie. Or le « paysage culturel cafetier » est déclaré au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 2011, donc censé être protégé : « On n’ose plus leur écrire, de peur qu’ils nous retirent la déclaration, soupire Jhon Jairo Villa. Une évolution qui pourrait à terme peser sur l’attractivité touristique de la région, fondée sur son café et sa biodiversité.

DÉMISSIONNER, BIFURQUER, DÉSERTER

Rencontre avec des ingénieurs

source : lundisoir – paru dans lundimatin#344, le 20 juin 2022

lien : https://lundi.am/Demissionner-bifurquer-deserter

« Fuir, ce n’est pas du tout renoncer aux actions, rien de plus actif qu’une fuite. (…) Fuir c’est produire du réel, créer de la vie,
trouver une arme. »
Deleuze

Démissionner, bifurquer, déserter… pour ne plus alimenter la machine, pour ne pas contribuer à la destruction du monde en cours. C’est le choix que certains ingénieurs ont fait : trahir ce à quoi leurs études les prédestinaient.

L’énorme écho rencontré par l’appel à déserter et à bifurquer de jeunes diplomés d’AgroParisTech indique à quel point ce qui se joue dans cette épidémie de « pas de côté » ne peut être réduit à une somme de prises de conscience individuelles en vue de réorientations professionnelles plus « responsables ». Si la figure de l’ingénieur est couramment associée aux classes supérieures, sa fonction dans le capitalisme contemporain est pourtant très différente de celle de la bourgeoisie classique. L’ingénieur ne détient pas de capital ou des moyens de production, il est capital et moyen de production. Décider de déserter après de longues études d’ingénieur, c’est manifester la violence de sa déception vis-à-vis de ce à quoi l’on sait que l’on va être employé. C’est s’apercevoir de ce à quoi l’on va servir au fil de son propre apprentissage. Mais qu apprend-on précisément dans ces écoles ? Quelles connaissances et compétences sont à se réapproprier ou à oublier ? S’agit-il de bifurquer ou de déserter ? A partir de quels seuils une somme de retraits du monde se transforme en constructions de mondes ? Comment faire sécession comme on mène un assaut ? Toutes ces questions tiraillent l’époque, elles en sont même probablement le cœur. Comme elles n’appellent pas de réponses toutes faites et prêtes, il s’agit de les ouvrir, de les déplier et de voir ce qu’elles appellent de nous et là où elles nous mènent. Pour ce lundisoir nous avons convié Romain Boucher, ingénieur diplômé de l’École des Mines, membre de l’association Vous n’êtes pas seuls, Eva et Sam des Désert’heureuses ainsi que Tité des Pluri-versité.

VERSION PODCAST

Pour écouter nos lundisoir en conduisant ou en repassant, c’est par ici :

https://www.buzzsprout.com/1865505?client_source=large_player&iframe=true&referrer=https://www.buzzsprout.com/1865505.js?container_id=buzzsprout-large-player&player=large

Pour vous y abonner, des liens vers tout un tas de plateformes plus ou moins crapuleuses (Apple Podcast, Amazon, Deezer, Spotify, Google podcast, etc.) sont accessibles par ici.